Des milliers de comptes robots, des centaines de milliers de titres IA, 8 millions de dollars détournés : Michael Smith écope de 18 mois, moins que les 46 requis par le parquet.
Le 6 octobre, à Manhattan, le juge fédéral John G. Koeltl a condamné Michael Smith à 18 mois de prison et deux ans de liberté surveillée. Ce musicien de 54 ans, installé à Cornelius, en Caroline du Nord, a fait écouter par des milliers de faux comptes des centaines de milliers de morceaux générés par intelligence artificielle, entre 2017 et 2024, sur Spotify, Apple Music, Amazon Music et YouTube Music. Il doit aussi abandonner 8 091 843,64 dollars. Le dossier, instruit par le parquet fédéral du district sud de New York, est présenté comme la première affaire pénale de fraude au streaming jugée aux États-Unis.
Un plaidoyer de culpabilité en mars
L'acte d'accusation, rendu public en septembre 2024, visait trois chefs : fraude électronique, association en vue d'une fraude électronique et association de blanchiment, chacun passible de 20 ans de prison. Le 19 mars 2026, Michael Smith a plaidé coupable d'un seul chef, l'association en vue d'une fraude électronique, puni d'au plus cinq ans.
Les trois parties ne demandaient pas la même chose. Le parquet réclamait au moins 46 mois, bas de la fourchette indicative de 46 à 57 mois. Le service de probation recommandait 24 mois. La défense plaidait pour une mise à l'épreuve sans détention. Le juge a retenu 18 mois.
Jusqu'à 10 000 comptes robots
Le mécanisme reposait sur la dispersion. Michael Smith a d'abord publié sa propre musique, puis des centaines de milliers de titres produits par IA, écoutés en boucle par des comptes qu'il appelait lui-même « Bot Accounts ». Les écoutes étaient réparties sur des milliers de morceaux pour qu'aucun ne présente une activité anormale. Au début du projet, il s'était envoyé par e-mail un modèle chiffré : 1 040 comptes produisant environ 661 440 écoutes par jour. Selon l'accusation, jusqu'à 10 000 comptes ont fonctionné simultanément.
En avril 2023, ses comptes ont généré 80,9 millions d'écoutes via des abonnements familiaux YouTube Music. Le même mois, sur le même type d'abonnement, l'ensemble du catalogue de Taylor Swift en totalisait 9,3 millions.
14 millions de dollars perçus au total
Le parquet estime que Michael Smith a touché plus de 14 millions de dollars auprès des organismes qui versent des droits. Le montant de 8,09 millions retenu par les deux parties correspond à ce total, diminué des droits jugés légitimes et des sommes qu'il a lui-même réinjectées dans les reversements en payant les abonnements de ses robots.
Le préjudice touche tous les ayants droit : les plateformes répartissent l'essentiel des revenus selon la part de chaque titre dans le volume total d'écoutes, si bien que chaque écoute fictive réduit ce que perçoivent les autres artistes, auteurs et labels. Spotify affirme avoir limité ses gains sur sa plateforme à environ 60 000 dollars. The MLC, qui gère les droits mécaniques aux États-Unis, a bloqué ses paiements en 2023. La défense soutenait qu'aucun artiste n'avait subi de perte notable.
Un précédent au Danemark
L'Europe a déjà jugé des affaires comparables. Au Danemark, un homme reconnu coupable d'avoir gonflé à l'aide de robots les écoutes de 689 titres a été condamné en mars 2024 à 18 mois, dont trois ferme. En février 2025, la Vestre Landsret, cour d'appel du Danemark occidental, a porté la peine à 24 mois, toujours avec trois mois de détention.
85 % d'écoutes frauduleuses sur les titres IA chez Deezer
La plateforme française publie régulièrement ses propres mesures. Le 21 juillet 2026, Deezer a indiqué que les titres entièrement générés par IA avaient dépassé, au pic de juin, la moitié des livraisons quotidiennes, soit près de 90 000 morceaux par jour. Ils ne pèsent que 1 à 3 % des écoutes totales, mais jusqu'à 85 % des écoutes de ces titres ont été jugées frauduleuses en 2025, contre 8 % sur l'ensemble du catalogue. Deezer retire ces titres de ses recommandations, exclut les écoutes frauduleuses des reversements et propose depuis janvier 2026 son outil de détection à d'autres acteurs de la filière.
Après le jugement, l'IFPI, qui représente l'industrie phonographique mondiale, a estimé que cette décision « envoie un message clair : la fraude au streaming est un délit et elle a de lourdes conséquences », en renvoyant à son programme Streaming Integrity Initiative.
